lundi 24 juillet 2017

Razzia scientifique sur les légumes du potager pollué de Bressoux



Depuis dix heures ce lundi matin, une équipe de scientifiques de Gembloux et Tinlot a investi le jardin potager collectif de Bressoux, à Liège. Objectif : effectuer des prélèvements de légumes et de fruits – mais aussi de terre qui les a faits pousser – dans une trentaine de parcelles. Pour répondre à cette question : sont-ils toxiques ?


Carottiers, sécateurs, sachets plastiques, étiquettes, crayons et élastiques. Sans oublier de grands cabas pour transporter les échantillons. Voilà, en gros, le matériel qui accompagne les scientifiques venus sonder ce lundi le plus grand jardin potager collectif de Wallonie. Au total, 10% des 304 parcelles numérotées qui s’étalent sur plus de 4,5 hectares font l’objet de prélèvements multiples à des fins d’analyse.

Pour rappel, une étude révélée par Le Vif/L’Express la semaine passée a mis en lumière une forte pollution du sol en métaux lourds (plomb, cuivre, zinc, cadmium, mercure) en arsenic et en hydrocarbures aromatiques polycycliques (HAP). Une pollution découverte en 2017 alors que le terrain est cultivé depuis 1926... L'hypothèse d'une «menace grave» pour la santé humaine «ne peut être écartée» concluait l’étude de risques commanditée par le Logis social de Liège, la société publique de logements sociaux propriétaire du terrain.

Cette dernière, avant même d’obtenir les résultats, avait recommandé à tous les jardiniers, au nom du principe de précaution, de ne plus cultiver ni consommer de produits provenant du site. Un drame pour les quelques 250 familles modestes de ce quartier populaire de Liège qui cultivent leur lopin de terre essentiellement pour se nourrir. Ce matin, l’affiche apposée par le Logis social il y a deux semaines à l’entrée principale du potager, avait été arrachée…

Seuils légaux dépassés ?

La pollution du sol aux métaux lourds étant avérée, il s’agit à présent d’étudier si les polluants migrent du sol vers les fruits et légumes. Et si oui, lesquels sont les plus impactés. Avec une question centrale : les seuils légaux pour ces polluants, en matière de protection de la santé humaine, sont-ils dépassés ou non? Bref, les légumes ingérés depuis près d’un siècle par des milliers de personnes sont-ils toxiques? C’est pour répondre à ces interrogations légitimes que le professeur Gilles Colinet, le docteur Amandine Liénard et un technicien, tous trois de l’unité Systèmes sol-eau de la faculté de Gembloux Agro-Bio Tech (Université de Liège), ont débarqué à Bressoux ce matin.

Ils bénéficient du renfort d’un technicien de la Station provinciale d’analyses agricoles (SPAA) de Tinlot. Ce dernier leur prête main forte pour cette campagne inédite de prélèvements qui devrait durer toute la journée. Les légumes et les fruits récoltés prendront ensuite la direction du laboratoire provincial de l’Institut Ernest Malvoz à Liège. Les échantillons de terre, eux, seront ramenés par l’équipe du professeur Colinet à Gembloux.

Amandine Liénard, qui dirige les opérations de prélèvement sur le terrain, nous a confirmé qu’il faudra vraisemblablement attendre trois mois avant d’obtenir des résultats fermes et définitifs pour chaque type de fruits et légumes analysé. Des prélèvements complémentaires sont envisagés «fin août début septembre» lorsque d’autres espèces auront atteint leur maturité.

Des prélèvements «parallèles»

La scientifique ne comprend pas pourquoi le président du Logis social Jean-Pierre Hupkens a annoncé attendre des résultats préliminaires pour la mi-août. Selon des témoins cependant, sur le coup de 8h30 ce matin, le jardin potager a été visité par deux autres personnes dont le directeur technique du Logis social. Ils auraient eux aussi prélevé des échantillons de légumes et de terre... Contactés par Le Vif/L’Express, le président et le directeur technique du Logis social n’étaient pas joignables ce lundi.

Depuis que l’affaire a éclaté, ni la direction du Logis social ni son président n’ont pris contact avec les scientifiques de Gembloux. L’analyse de sol du Logis social n’a jusqu’ici été officiellement transmise qu’à l’Institut scientifique de service public (ISSeP) et à la Société publique d'aide à la qualité de l'environnement (SPAQuE). Les scientifiques de Gembloux travaillent pourtant depuis plusieurs années sur la pollution des sols wallons – dont les jardins potagers –, et ce dans le cadre d’un programme international (Urban Soils) cofinancé par le Service public de Wallonie (DGO3). Ils avaient déjà échantillonné le sol du potager communautaire de Bressoux courant 2016. Leur présence ce lundi sur le terrain s’inscrit dans la continuité de ces recherches.

Communication de crise

De son côté, la SPAQuE est en train de finaliser sa réponse au Logis social. Elle va collaborer pleinement à la dynamique de recherche qui se met doucement en branle autour du potager de Bressoux, sous l’égide de la DGO3. «Un budget spécifique sera débloqué», annonce même le porte-parole de la SPAQuE. Créée dans la foulée du scandale de la décharge de Mellery à la fin des années 1980, la SPAQuE dispose d’une expertise certaine en matière de réhabilitation des sols. Elle a en outre coordonné les études Pollusol et Legumap qui tentaient de répondre aux mêmes questions que celles qui se posent aujourd’hui à Bressoux.

Mais à Liège comme à Namur, on marche sur des œufs. «C’est vraiment un dossier emmerdant pour tout le monde, commente un fonctionnaire wallon qui suit l’affaire de près. Cela crée des tensions sur le terrain, où beaucoup de gens sont dans le déni et où la théorie d’un complot immobilier s’amplifie. Cela empoisonne les politiques, car il s’agit d’un potager social pour un public précarisé qui a vraisemblablement été exposé à un risque sanitaire pendant des années. Et ça inquiète la Région, sur le qui-vive, car elle sait que le dossier de la pollution des sols wallons est une bombe potentielle.» Le dossier du jardin potager de Bressoux vient d’ailleurs d’être transmis à la responsable de la communication de crise du Service public de Wallonie…

Michaël Scholze, Michaël Pops et David Leloup

Cet article a été réalisé avec le soutien du Fonds pour le journalisme en Fédération Wallonie-Bruxelles

mardi 18 juillet 2017

Le plus grand potager collectif de Wallonie pollué aux métaux lourds




Depuis 1926, des centaines de familles modestes d’un quartier populaire de Liège se nourrissent de légumes qui poussent sur un sol fortement contaminé en plomb, cuivre, zinc, cadmium, mercure, arsenic et hydrocarbures. Selon une étude de risques commanditée par le Logis social, propriétaire du terrain, l’hypothèse d’une « menace grave » pour la santé humaine « ne peut être écartée ». Des analyses de légumes sont en cours.


«Les analyses de sol font apparaître des traces importantes de métaux lourds. Nous avons transmis les résultats à Monsieur le Bourgmestre pour suite utile. Dans l’attente d’une décision, nous vous demandons de ne plus cultiver et consommer de produits provenant du site. Nous vous remercions pour votre compréhension. » Le message à l’attention des jardiniers, placardé depuis quelques jours aux entrées du potager collectif du Coin de terre à Bressoux (Liège), fait l’effet d’une douche froide. Quelque 258 familles modestes y exploitent aujourd’hui 304 parcelles en échange d’un loyer symbolique (10 euros par an les 100 m² occupés).

Elles y font pousser des légumes et des fruits pour se nourrir, et ainsi économiser une partie de leurs (souvent) maigres revenus. Un système d’aide sociale qui dure depuis 1926. Plusieurs milliers de personnes se sont-elles empoisonnées sans le savoir, depuis près d’un siècle, en mangeant les légumes cultivés avec passion et fierté sur leur lopin de terre ? Un terrain qui appartient par ailleurs aux pouvoirs publics, qui tombent des nues aujourd’hui.

Les pouvoirs publics propriétaires

Situé sur le plateau du Bouhay à Bressoux, un des quartiers les plus pauvres de Liège, le jardin est le plus grand potager communautaire de Wallonie, selon la Ligue du coin de terre de Bressoux, l’ASBL qui gère les lieux. Il s’étend sur 4,6 hectares et se prolonge, à l’ouest, par une partie « pirate » d’1,5 hectare squattée par plusieurs jardiniers anonymes. Au total, quelque 6 hectares sont concernés par la pollution.

Le terrain appartient au Logis social de Liège, une société de logements publics présidée depuis mai 2007 par Jean-Pierre Hupkens, échevin de la Culture et de l’Urbanisme à Liège, et nouveau président de la Fédération liégeoise du PS. Alerté en juin par l’ASBL, elle-même prévenue par une jardinière qui a fait réaliser une analyse de sol au printemps, Jean-Pierre Hupkens a immédiatement pris le taureau par les cornes. « Un courrier simple et recommandé a été envoyé mi-juin aux quelque 250 “colons” – c’est comme ça qu’on appelle les jardiniers qui louent les parcelles – pour leur demander de ne plus consommer leur production et d’arrêter de cultiver leur lopin jusqu’à nouvel ordre, déclare Jean-Pierre Hupkens. Dans la foulée, une analyse de sol plus approfondie a été confiée à une société spécialisée. »

Des résultats inquiétants

Cette étude de sol, confiée à la société namuroise RECOsol, Le Vif/L’Express se l’est procurée et la publie en exclusivité. Ses résultats sont pour le moins préoccupants. Dix forages ont été réalisés aléatoirement sur l'ensemble du site. « L'analyse des échantillons a montré des dépassements de la valeur seuil pour de nombreux métaux lourds (arsenic, cuivre, mercure, plomb et zinc) et pour plusieurs HAP [hydrocarbures aromatiques polycycliques, NDLR] (…). Des dépassements de la valeur d'intervention pour le cuivre, le plomb et le zinc ont également été observés pour de nombreux échantillons. » Une « valeur seuil » est une concentration en polluant au-delà de laquelle une étude approfondie du sol doit obligatoirement être réalisée. Une « valeur d’intervention » correspond à une concentration au-delà de laquelle il faut immédiatement assainir le sol ou prendre des mesures de sécurité (grillager le site, par exemple) ou de suivi.

Au vu de ces résultats plutôt alarmants, une étude détaillée des risques pour la santé humaine a été réalisée à l'aide d’un logiciel spécialisé (S-Risk). Conclusions ? « Les concentrations en arsenic et en plomb du sol pourraient avoir des effets néfastes sur la santé humaine principalement de par l'ingestion de légumes et de particules/ poussières de sol. L'hypothèse de menace grave ne peut être écartée au terme de cette étude. Des mesures de sécurité et de suivi doivent être mises en place. »

Gembloux à la rescousse

Les quantités de plomb, cadmium, cuivre et zinc présentes dans la terre aux quatre coins du jardin potager sont jugées « affolantes » par une scientifique spécialiste des sols, qui dit n’avoir « jamais vu ça ». Est-on à l’aube d’un nouveau scandale, politico-sanitaire cette fois ? Ou s’agit-il d’une pollution, certes grave, mais dont il convient de relativiser la portée ? Il est beaucoup trop tôt pour le dire. On sait juste à ce stade que le sol est pollué (étape 1). Il reste à découvrir dans quelle mesure ce sol a contaminé ou non certains légumes, et si oui, lesquels (étape 2). Enfin, il resterait à déterminer, via des analyses de sang et d’urine, si l’ingestion régulière de légumes contaminés a un impact tangible sur la santé humaine (étape 3).

Pour l’heure, des analyses de légumes viennent d’être lancées par la DGO3 du Service public de Wallonie, en charge de la gestion des sols. Des chercheurs en agronomie de la Faculté de Gembloux Agro-Bio Tech ont débarqué lundi matin sur le plateau du Bouhay. Objectif : effectuer des repérages de légumes et des premiers prélèvements. Des courgettes ont notamment été emportées, ainsi que de la terre située autour de ces légumes. Les scientifiques reviendront avec des renforts sur le site lundi 24 juillet. Et vraisemblablement à la fin de l’été, lorsque d’autres fruits et légumes auront atteint leur maturité. « Les résultats définitifs de ces analyses de légumes ne devraient pas tomber avant trois mois, estime Amandine Liénard, docteur en sciences agronomiques en charge de l’étude. Il faut analyser les prélèvements, puis il faudra encore interpréter les résultats. » Jean-Pierre Hupkens, lui, attend des résultats préliminaires « pour le 15 août ».

Michaël Scholze, Michaël Pops et David Leloup

Cet article, publié le 18 juillet 2017 sur le site du Vif/L'Express, est le premier volet d’une enquête réalisée avec le soutien du Fonds pour le journalisme en Fédération Wallonie-Bruxelles